Un monde de croissance ne suffit pas

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Clean sheet of notebook isolated on white.Mi-août, nous avons appris que la croissance était revenue. Au-delà de la satisfaction légitime que ce retour peut susciter, nous pouvons tout de même nous interroger sur l’utilité de l’augmentation du produit intérieur brut (PIB). On peut même aller jusqu’à se demander si, pour un gouvernement de gauche, ce n’est pas plus à la répartition des fruits du travail de chacun qu’à la recherche permanente d’une éventuelle augmentation de la production qu’il faudrait attacher de l’importance.

Si l’on peut tous s’accorder sur la nécessité de créer des richesses pour vivre décemment, il est intéressant de remarquer qu’à partir d’un certain niveau, le volume du PIB n’a plus grand chose à voir avec le bonheur et le bien-être. Jean Gadrey, dans « Adieu à la croissance » aux Editions Alternatives Economiques, fait part d’une étude intéressante à plus d’un égard. Si l’augmentation du PIB peut paraître largement corrélée à la satisfaction de vie quotidienne pour de nombreux économistes, le plus souvent libéraux, l’ouvrage de Jean Gadrey nous montre qu’à partir de 15000 dollars de PIB par habitant, cette satisfaction de vie quotidienne, ressentie par les citoyens, reste stable. De même, au niveau du taux de scolarisation, pour lequel au-dessus de 12000 dollars de PIB par habitant, on ne retrouve plus de corrélation entre le niveau de PIB et le nombre de personnes scolarisées dans l’enseignement secondaire. A l’opposé, on constate aux Etats-Unis, depuis les années 70, un décrochage puis, à partir des années 80, une diminution de la santé sociale des américains par rapport au PIB par habitant qui continue d’augmenter (ces deux paramètres étant largement liés auparavant).

L’augmentation du PIB est donc nécessaire pour parvenir au bonheur de tous mais jusqu’à un certain point. Et il est à noter que, selon la banque mondiale, le PIB par habitant en France en 2012 était de 39771 dollars.

On peut, de plus, se poser la question du contenu de cette croissance. S’il s’agit, dans une perspective productiviste, de rechercher la croissance à tout prix, on ne peut pas faire comme si cette croissance, bien que génératrice de richesses, n’avait également un coût qui n’est que très rarement considéré et évalué. Peut-on se réjouir de la croissance si elle se fait au prix de la raréfaction des ressources naturelles, et de la destruction de la biosphère ? La question écologique a d’ailleurs été complètement évincée et le prix de la tonne de carbone s’est effondré (de 30 euros en 2008 à moins de 10 aujourd’hui) depuis le début de la crise de 2008, où le seul mot d’ordre est le retour de la croissance. Pour caricaturer le propos, on pourrait dire qu’il faut éviter de financer des systèmes de transports collectifs pour que chaque citoyen soit obligé de se procurer une nouvelle voiture engendrant ainsi un trafic plus dense et une consommation plus importante de carburants, ce qui serait très bon pour la croissance mais absolument désastreux pour le bien-être des citoyens (dépenses, stress) et pour la planète. Ajoutons une bonne campagne de publicité pour nous persuader de l’inutile utilité de ces biens de surconsommation, et le PIB s’en trouverait encore augmenté et l’environnement massacré. On peut aussi penser que cette orientation générerait de nouveaux malades qu’il faudrait guérir pour le plus grand bonheur des industries pharmaceutiques et une fois de plus de la croissance.

A l’inverse, le développement et l’incitation aux modes de transport alternatifs est néfaste pour la croissance. Par exemple, le vélo, selon la formule consacrée, « c’est bon pour la planète, le porte monnaie et la santé »…mais préjudiciable pour la croissance. Tout au plus, les hôpitaux publics verraient affluer quelques fractures du poignet ; rien de bien sérieux pour envisager le retour de la croissance.

Alors, quitte à créer de l’activité, autant que cela se fasse dans les économies d’énergie, la sobriété énergétique et les énergies renouvelables. Car, moins consommer d’énergie pour le même confort, éviter les dépenses inutiles et promouvoir les énergies décarbonées, comme le préconise l’association « négawatt » (1), est assurément le chemin à suivre pour augmenter le pouvoir d’achat, la santé (des Hommes et de la planète) et, par conséquent, le bien-être des citoyens ; mais un peu moins pour les bilans financiers des mastodontes de la production d’énergie, qu’elle soit fossile ou nucléaire.

Mais alors pourquoi s’acharner à vouloir absolument un retour de la croissance et s’obstiner à ce point pour continuer de la voir augmenter ? Et ce, d’autant plus quand, dans le même temps, les inégalités se creusent. Ne vaudrait-il pas mieux mettre en œuvre une meilleure répartition des richesses que nous produisons plutôt que de s’échiner chaque jour pour une hypothétique augmentation du PIB qui nous assurerait à coup sûr, toujours selon les mêmes économistes, toujours aussi libéraux, un pouvoir d’achat et une vie meilleure plus tard ? Il vaudrait mieux aller au-delà des dogmes qui nous promettent toujours un avenir meilleur, à condition de travailler plus (plus longtemps dans le cas de la réforme des retraites) et promouvoir un bonheur immédiat, ici et maintenant.

Pour cela, le meilleur moyen qui a toujours existé pour combattre les inégalités reste l’impôt. Mais pas l’impôt uniquement pour les citoyens qui travaillent mais plutôt l’impôt pour tous : les rentiers, les très riches, voire même les très très riches. Selon l’INSEE, de 2009 à 2010, tous les déciles (tranches de 10% de la population) ont connu une baisse de leur niveau de vie. Cette baisse a été plus forte chez les plus modestes : entre -1,3% et -1,6% pour les trois premiers déciles, contre -0,3% pour le 9e décile. Les seuls à avoir tiré leur épingle du jeu sont les 5% les plus riches de la population qui ont vu leurs revenus s’accroître de 1,3%. Au lieu de promouvoir le « ras-le-bol fiscal », Bercy ferait mieux de réfléchir à une véritable réforme fiscale de gauche, qui n’a toujours pas été faite. D’autant plus, que le ministère des finances ne peut ignorer qu’à partir d’un certain niveau de revenus le trop plein qui ne peut être consommé est épargné alors que les personnes concernées par l’augmentation du taux de pauvreté (de 13 à 14,3% de la population entre 2008 et 2012, selon l’INSEE) ne désireraient qu’une seule chose : consommer à hauteur de leurs besoins.

Il est donc bien agréable de se réjouir aujourd’hui du retour de la croissance mais si c’est pour qu’elle soit captée par les plus riches, cela n’a aucun sens. Mieux vaut se contenter du PIB tel qu’il est actuellement et viser une meilleure répartition du travail, des richesses, et donc du bien-être.

Bastien Blaque.

(1) http://www.negawatt.org/

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