Jean Pierre Terrail à La Rochelle: Tous capables.

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Jean Pierre TerrailIntervention de JP Terrail, le samedi 1er juin à La Rochelle.

Prise de notes et commentaires Sophie Burlier

« Tous capables »

C’est à la fois un principe, un objectif et un outil pour JP Terrail1, le sociologue présent le 1er juin à La Rochelle dans le cadre d’une journée organisée par le secrétariat fédéral à l’éducation.

L’école aujourd’hui reproduit et renforce les inégalités sociales. Elle le fait très tôt et fixe les trajectoires scolaires des enfants de telle façon qu’il est difficile d’inverser leur sort en cours de route. En effet, pour les 25% les meilleurs et les 25% les plus en difficulté, le sort est scellé à l’entrée en 6ème.

Des inégalités de moins en moins tolérables 

Ces inégalités sont d’abord moins tolérées. Aujourd’hui, autour de 9 familles sur 10 quel que soit le niveau social souhaitent que leurs enfants sortent avec un diplôme d’enseignement supérieur. Les classes populaires souhaitent des études longues pour leurs enfants. Souvent on pense que les plus démunis n’ont pas d’ambition pour leurs enfants. Mais c’est faux. Plus encore, les parents des classes populaires se mobilisent pour leurs enfants. Ainsi l’enquête « emploi du temps » de l’INSEE montre que toutes les familles consacrent en moyenne 5h/semaine à l’aide aux devoirs. On observe donc un investissement fort avec une mobilisation quotidienne. On sort de cette longue période historique pendant laquelle les parents des classes populaires conservaient une attitude de délégation à l’égard de l’école2 alors que les classes moyennes se sont toujours emparées de la scolarité3 .

La population est donc très préoccupée par la question scolaire alors que 20 % des enfants sortent du système sans maîtrise de la lecture.

Ces Inégalités sont également moins acceptables au moment où il faut des citoyens avertis pour les grands enjeux, les transformations accélérées du monde, par exemple les nanotechnologies. D’ailleurs, dans les classes populaires, il n’y a pas seulement un rapport utilitaire, mais aussi une aspiration au savoir, une soif de justice sociale. « Ils feront ce qu’ils pourront » c’est fini ; « ils feront ce qu’ils voudront » disent les ouvriers désormais à propos de leurs enfants

Comment s’expliquent ces inégalités ?

  • Le handicap socioculturel est aujourd’hui l’explication dominante de l’échec scolaire des enfants de classes populaires : la société est traversée par trop d’inégalités culturelles donc l’école ne peut pas lutter. Certes, les profs ne seraient plus profs s’ils ne pensaient pas que tout le monde peut réussir mais cependant ils s’attendent à une proportion d’élèves en échec contre lesquels on ne peut pas lutter.

Les enfants arrivent inégaux à l’école c’est vrai mais :

  • Agnès Florin travaillant sur le lexique des élèves montre qu’à l’entrée au CP, les enfants des classes populaires ont en moyenne un retard de 6 mois pour la diversité de vocabulaire.et que cet écart s’accentue tout au long de l’école primaire.

  • Un mot d’ordre comme « tous capables » peut devenir un objet de recherche. Ainsi, tous les élèves utilisent le langage (mis à part quelques %) même si la proximité avec la langue écrite n’est pas la même, et s’ils ne l’utilisent pas de la même façon :mais si la performance n’est pas la même, la compétence est la même. Or, le langage est un processus d’abstraction redoublée : il coupe tout lien entre le représentant et le représenté. Or, on continue à faire comme si le langage était un système de signes non linguistiques. Mais les mots sont à la fois le signifiant et le signifié. L’objet représenté est le référent. Le signe est arbitraire, c’est une convention. Tous les êtres humains sont donc dans l’abstraction par le langage. On pense souvent spontanément qu’une explication accompagnée d’un dessin est plus claire qu’un texte mais c’est le fait de parler qui permet de comprendre le dessin. On le voit bien avec les primo arrivants dans les écoles. La capacité de raisonnement logique est l’atout de l’espèce humaine. Il n’existe pas une seule langue au monde qui ne comporterait pas de connecteurs logiques. Accéder au langage c’est donc accéder au raisonnement logique. La technologie intellectuelle existe donc pour tous les enfants qui sont entrés dans le langage. Il faut entrer dans la culture écrite pour avoir un discours sur cette langue mais si on parle on peut être introduit à l’enseignement de la grammaire.

  • Le manque de motivation

Pratiquement tous les élèves arrivent à l’école et encore en CP avec l’envie d’apprendre et la curiosité. Comment arrive la démotivation ?

  • C’est du côté du fonctionnement de l’école qu’il faut regarder, de l’organisation générale de l’institution avec ses filières différenciées et hiérarchisées, avec son système de redoublement.

Un objectif : en finir avec la concurrence

Le Décret Bertoin4 avait ouvert les portes pour le collège avant Haby mais à la condition que le lycée reste un temps de séparation. Notre système repose sur l’idée que les élèves ont des aptitudes différentes donc il faut les trier avec un système d’évaluation, de classement… et en fonction de ces résultats on va les répartir en filières et en sections hiérarchisées. On met les enfants en concurrence.

On place également les établissements en concurrence. Celle-ci résulte elle-même de la concurrence entre groupes sociaux. Il y a une logique du donner moins à ceux qui ont moins. En réalité si on voulait les conduire vers la réussite il faudrait donner plus de math à ceux qui sont moins bons en maths au lieu de leur en enlever. Mais nous vivons dans une société inégale où les groupes sociaux ont des moyens d’action différents. On est obligé de constater que les ressources de l’institution scolaires sont distribuées au prorata de la puissance des groupes sociaux5.

Si la structure de l’école en France est en cause, il faut se pencher sur la gestion des parcours en son sein. Les redoublements touchent davantage les classes populaires, on relève des orientations plus défavorables à valeur scolaire égale pour les enfants de ces catégories… 2 enseignants sur 3 dans une classe difficile s’attendent à ne pas traiter tous les programmes et 1/3 seulement fera face dans l’acquisition des points difficiles en cherchant à maintenir l’ambition intellectuelle. Les classes hétérogènes sont donc toujours bénéfiques pour les élèves de classe populaire car l’ambition intellectuelle est maintenue. Marie Duru Bellat a montré que plus le niveau moyen de la classe est élevé plus la progression globale est forte. Ce que gagnent les élèves en difficulté est plus important que ce que perdent les meilleurs.

La condition de la démocratisation pour notre intervenant est donc sans ambiguïté la suppression de la mise en concurrence. Comment ? Les déclarations de principe étant inutiles, il faut se débarrasser des outils de la concurrence.

La même école pour tous

Apprendre c’est difficile, c’est vrai, mais que fait-on face à cette difficulté ? Certains restent davantage en difficulté : mauvaise note, redoublement, segpa… filières courtes. Si on veut emmener tous les élèves au bout, il faut supprimer tous ces recours institutionnels qui permettent d’éluder la difficulté.

Les grandes réformes de l’école unique ont d’abord transformé les structures puis les contenus pédagogiques. Et paradoxalement les méthodes introduites dans l’enseignement à partir des années 60 n’ont pas ou peu contribué à la démocratisation scolaire. D’abord la réforme du français avec l’encouragement des méthodes globales, puis les pédagogies actives, constructivistes ont cherché à mobiliser les nouveaux enfants scolarisés plus longtemps, enfants qui auraient eu moins ou pas d’appétence pour les savoirs savants.

Or il y a toujours autant d’enfants qui ne savent pas maîtriser la lecture. Il faut donc faire évoluer ces méthodes. Le sociologue affirme que l’introduction de ces méthodes était largement motivée par le désir de ne pas mettre les « enfants du peuple » en difficulté, sous prétexte qu’ils auraient moins eu accès à l’abstraction. Finalement, elles ont échoué. On pourrait penser qu’elles ont échoué parce que les conditions de leur mise en œuvre étaient inadaptées, d’où la question des moyens. Pour JP Terrail, le nombre d’enfants par classe n’est pas une fin en soi. Il rappelle l’expérience Lang : 100 classes de CP dédoublées sans résultats en termes d’apprentissage de la lecture. La «fameuse » Finlande a une dépense dans l’éducation équivalente à celle de la France mais elle est utilisée différemment.

Que faire et comment ?

A la suite des travaux du GRDS, notre intervenant propose de mettre en place un véritable tronc commun avec une scolarité obligatoire de 2 à 18 ans avec en terminale à 17 ans une spécialisation technologique, professionnelle ou générale.

Il faut redonner la main aux enseignants sur l’organisation de leur travail et le sens de leur travail. Un changement dans la formation des enseignants est indispensable. En primaire, il faut mettre un terme à la polyvalence absolue des maîtres et prévoir deux enseignants, un plus littéraire et l’autre scientifique. Il faut également anticiper le fait que l’enseignement supérieur restera concurrentiel.

A l’issue de cette stimulante conférence, une question s’impose. Qui va porter ces aspirations des parents de classes populaires c’est-à-dire 60% de la population ? C’est aux partis de gauche et en particulier au parti socialiste, donc à nous militants de le faire.

Le texte initial du projet de la refondation envisagé par Vincent Peillon était un texte ambitieux. Il semble qu’en cours de route il se soit heurté à certaines résistances. Peut-être que ces résistances tiennent à notre incapacité en tant qu’organisations politiques, syndicales à penser ce « tous capables ».

La condition de l’imagination c’est la confrontation avec l’inconnu, et imaginer un monde autre est indispensable à la démarche scientifique pour comprendre le présent mais aussi à l’action politique pour le transformer.

1 JP Terrail, CNRS, membre du GRDS, dernier ouvrage paru « De l’oralité », éd. La dispute, 2009

2 Séverine Caillepot

3 On estime que 4 familles sur 10 se servent de la méthode Bocher pour la lecture.

4En 1965, la proportion de famille ouvrière était de 15% dans le secondaire. Bertoin ouvre le collège mais maintient la barrière avec le lycée. En 1973 (avant chômage de masse et la désindustrialisation ) les enfants d’ouvriers représentent 60% des élèves du secondaire sur simple transformation des structures de l’école

5 Le coût pour la collectivité d’un élève en CPGE comparé à celui d’un élève à l’université le montre clairement.

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